[Edito] MOTO2 223-Souvenirs… Souvenir !
novembre 28, 2008 10:10 EditoREMEMBER
Pour une fois j’ai envie de vous parler d’un film. Plus exactement d’un document filmé contenu sur un des innombrables DVD qu’édite la société de l’ancien champion britannique, Geoff Duke. C’est pas un des meilleurs du catalogue, il est un peu fait de bric et de broc, mais il y a dedans un véritable document : la fabrication d’une Triumph dans l’usine de Birming’ham des années 50. C’est tourné sans fioriture, comme on filmerait une opération chirurgicale. On est à mille lieues d’une pub ou d’un outil de propagande. D’ailleurs on ne voit quasiment jamais de moto complète. L’idée c’est de suivre, étape par étape, la construction d’une Triumph de l’époque…
…On ne vous cache rien, la caméra ne loupe aucun atelier et fouine dans les moindres recoins, s’autorise des longs plans fixes pour suivre le va et vient de l’aléseuse à cylindre, le travail impressionnant de la machine à tailler les pignons de boîte. Il y a du liquide lubrifiant qui gicle de partout, des fumeroles qui s’échappent des forets. On imagine un bruit assourdissant avec le crissement des outils et les cognements sourds des emboutisseuses. Et partout des hommes en blouse grise qui s’affairent. Dans un coin, un large foyer rempli de braises incandescentes dans lequel on vient effectuer les brasures du cadre. On transpire de chaud rien qu’à regarder. A d’autres endroits, la caméra s’intéresse aux gestes machinaux mais précis des hommes affectés à des tâches décisives dans l’assemblage des moteurs. C’est la pose des guides de soupapes, des cages à aiguilles ou le petit coup de marteau magique pour aligner un vilo de twin. Visuellement, on hésite entre Germinal et la Bête Humaine. C’est une ambiance de travail qui nous ramène un siècle en arrière, on devine la saleté, le bruit, les semelles qui collent sur le sol et les ongles imprégnés de noir pour toujours. On se dit que le week-end venu, au pub du coin il fallait quelques pintes de John Courage pour vous faire oublier, ne serait-ce que quelques heures, cet environnement de labeur. A une époque, Triumph a employé 3 000 personnes pour, au zénith de sa forme, fabriquer 47 000 motos en une année. Aujourd’hui, ils sont 600 à Hinckley pour en produire 50 000, dans deux usines claires, propres comme une cantine bien tenue, à l’écart du bruit et des mauvaises odeurs. Les travaux d’usinage, totalement automatisés, se font dans des cabines étanches, sous le contrôle d’ordinateurs qui sélectionnent au moment voulu l’outil adapté à l’opération à effectuer. La contribution humaine est réduite au minimum, les risques d’erreurs proches de zéro. Les certifications ISO « quelque chose » permettent de retracer l’historique de chaque élément et d’isoler toute anomalie qui surviendrait. Le progrès nous a amené la fiabilité, le zéro défaut et des motos avec lesquelles on se lancerait dans un tour du monde sans un outil dans les sacoches. A l’époque, Lucas, le champion de l’électricité anglaise avait été surnommé « Le Prince des ténèbres » et il valait mieux rouler de jour et en bande si on voulait éviter de finir le voyage en stop. Malgré tous leurs défauts et leurs nombreuses tares, il s’est trouvé des fous pour aimer ces motos-là, voyager avec et écrire des légendes à leurs commandes. En sillonnant les allées des salons de Cologne et de Milan, au milieu de toutes ces machines irréprochables, parfaites, je me suis demandé si, en regardant le film de leur construction dans 50 ans, nos petits-enfants auront la même nostalgie que celle qui m’a envahi en visionnant ce DVD.
Éric Maurice
